La place de la Comédie, et pourquoi les Montpelliérains disent « l’Œuf »

Le surnom vient de la forme ovale de la place et d’une expression du XVIIIe siècle. Derrière, trois théâtres, deux incendies, une fontaine déplacée en 1797 et un classement tout neuf, signé janvier 2025.

La place de la Comédie piétonne à Montpellier, avec l’Opéra Comédie au fond

Donnez rendez-vous « à l’Œuf » à un Montpelliérain, il saura exactement où aller. Le surnom ne désigne aucune enseigne, aucun monument : il vient de la forme ovale de la place de la Comédie, et d’une expression du XVIIIe siècle, « faire l’œuf », quand on venait y tourner en rond pour voir et être vu. Voici ce que cache vraiment la plus grande place de la ville.

L’essentiel

  • « L’Œuf » vient de la forme ovoïde de la place, doublée de l’expression « faire l’œuf » : au XVIIIe siècle, on y venait pour se rencontrer et se séduire.
  • La fontaine des Trois Grâces n’a pas été conçue pour cette place : érigée en 1777 place de la Canourgue, elle n’a été déplacée ici qu’en l’an V, en 1797.
  • L’Opéra Comédie actuel est le troisième théâtre du lieu : deux incendies, en 1785 et en 1881, ont emporté les précédents.
  • Fait peu connu : le théâtre est classé monument historique depuis le 6 janvier 2025, un arrêté qui a remplacé sa simple inscription de 2020.
  • Et ce week-end des 19 et 20 septembre, l’Opéra ouvre gratuitement ses portes pour les Journées du patrimoine.

Pourquoi « l’Œuf »

L’explication tient en deux temps, et l’Office de tourisme de la Métropole les donne tous les deux. D’abord la géométrie : la place est surnommée « la place de l’Œuf » en raison de sa forme ovoïde. Regardez un plan, l’ovale saute aux yeux, en particulier dans sa partie sud, resserrée entre les immeubles.

Ensuite l’usage, et c’est le plus savoureux : le surnom est associé à l’expression « faire l’œuf ». Au XVIIIe siècle, la place était un point de rencontre et de séduction. On y faisait le tour, encore et encore, en boucle, pour croiser du monde. Le mot est resté bien après l’usage : aujourd’hui, « à l’Œuf » est simplement le point de rendez-vous par défaut de toute la ville.

C’est une constante montpelliéraine, d’ailleurs : la ville donne des surnoms à ses lieux et les garde des siècles. Le centre s’appelle l’Écusson, la ville elle-même le Clapas. L’Œuf appartient à la même famille.

Carte postale ancienne des années 1920 montrant la place de la Comédie et le théâtre à Montpellier
La place dans les années 1920 : le théâtre, la fontaine — et la circulation, avant la piétonnisation. Photo : Éditions Yvon, domaine public, via Wikimedia Commons.

Les Trois Grâces, arrivées ici par accident

C’est l’emblème de Montpellier, et pourtant la fontaine des Trois Grâces n’a jamais été dessinée pour la place de la Comédie. La notice de protection du ministère de la Culture est formelle : elle a d’abord été érigée place de la Canourgue. Elle avait été dessinée par Jacques Donnat, architecte de la ville, et la sculpture confiée à Étienne Dantoine. Sa campagne de construction est datée de 1777.

Elle n’a rejoint la Comédie que vingt ans plus tard : « Le 19 floréal an V, elle fut transportée sur la place de la Comédie, devant la salle de spectacle », écrit le ministère — soit au printemps 1797. Elle n’a plus bougé depuis.

Le détail le plus étonnant est ailleurs, et il raconte la Révolution en une phrase. Toujours selon la même notice, la vasque proviendrait d’un remploi : les marbres du soubassement de la statue de Louis XIV, au Peyrou, détruite pendant la Révolution. Le socle d’un roi abattu, recyclé en bassin de fontaine.

« Au centre, sur un entassement de rochers, des amours sont répartis en trois groupes de deux. […] Celles-ci sont debout, dos à dos, se tenant par la main, un bras levé, l’autre abaissé. En même temps, leurs mains tiennent des guirlandes de roses. »

Notice Mérimée PA00103542, ministère de la Culture

La fontaine est classée au titre des monuments historiques par arrêté du 5 décembre 1963, et appartient à la commune. Un point à connaître avant de la photographier de trop près : l’Office de tourisme précise que la statue que vous voyez dehors n’est pas l’originale — le marbre d’origine se trouve à l’intérieur de l’Opéra Comédie.

La fontaine des Trois Grâces au centre de la place de la Comédie à Montpellier
Les Grâces dos à dos, sur leur entassement de rochers, au centre de la place. Photo : Antimuonium, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

L’Opéra : trois théâtres, deux incendies

Le bâtiment qui ferme la place au sud n’est pas le premier. Il est le troisième, et les deux précédents ont brûlé. L’histoire, telle que la résume la notice de protection du ministère de la Culture, commence en 1740, quand la ville obtient un privilège royal pour construire une salle de spectacle.

Le concours est lancé en 1752, sous l’impulsion du maréchal de Richelieu, alors gouverneur de Montpellier. Quatre candidats s’affrontent — Jean-Antoine Giral, Estève, Dejean et Jacques-Philippe Mareschal — et c’est l’architecte Jacques-Ange Gabriel, rien de moins, qui apprécie les projets. Mareschal l’emporte ; les travaux sont adjugés à Hilaire Ricard en 1754.

Un détail d’urbanisme mérite qu’on s’y arrête : l’emplacement choisi était hors les murs, sur les fossés comblés de l’enceinte, au sud-est de la ville. La place de la Comédie n’est donc pas le cœur historique de Montpellier — elle est née à sa lisière, sur d’anciennes douves. C’est le théâtre qui a fait la place, pas l’inverse.

Premier incendie en 1785 : l’édifice est très gravement endommagé, puis immédiatement reconstruit à l’identique par Jacques Donnat — le même homme que la fontaine — et J.-N. Lenoir. La nouvelle salle est inaugurée en 1787. Second incendie en 1881. Nouveau concours, que remporte Joseph-Marie Cassien-Bernard (1848-1926), élève de Charles Garnier. Le chantier court de 1881 à 1888, et l’Opéra Comédie tel que vous le connaissez est inauguré cette année-là.

À l’intérieur, six peintres se partagent le décor — Ernest Michel, Arnaud d’Ubec, Paul Estève, Auguste Privat, Max Leenhardt et Antonin-Marie Chatinière — pendant que Jean Antoine se charge du décor sculpté.

Panneau peint surmonté de l’inscription « Comédie » dans les intérieurs de l’Opéra Comédie de Montpellier
Le décor peint des intérieurs, que l’on ne voit qu’en entrant. Photo : G.Mannaerts, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Reste une information que peu de monde a vue passer, et qui change le statut du monument. On lit encore souvent que l’Opéra Comédie est « inscrit » aux monuments historiques : c’était vrai jusqu’au 6 janvier 2025. Depuis cette date, le théâtre est classé en totalité, l’arrêté de classement s’étant substitué à l’arrêté d’inscription du 7 septembre 2020. Le classement est le niveau de protection le plus élevé du droit français du patrimoine, et il couvre ici jusqu’au perron.

La place aujourd’hui

L’Office de tourisme décrit la place comme « l’un des plus vastes ensembles piétonniers d’Europe », et symbole de la prospérité de la ville aux XVIIIe et XIXe siècles. Le mot important est « redevenue » : la carte postale des années 1920 plus haut montre une place où l’on circulait. Le piéton y a été réinstallé, pas installé.

La suite est en chantier, au sens propre : selon la même source, des travaux en cours doivent faire de la Comédie « un cœur vert de la ville », notamment par l’implantation d’arbres. Sur une place aussi minérale, exposée plein sud, c’est moins une coquetterie qu’une question de confort d’été — le sujet nous occupe déjà dans notre inventaire des coins d’ombre de l’Écusson.

La nuit, enfin, la place change de couleur : les tons bleutés qu’on lui connaît après la tombée du jour sont le travail du plasticien Yann Kersalé.

Y aller, et y entrer

Le meilleur moment pour lire cet article est sans doute cette semaine : à l’occasion des Journées européennes du patrimoine, samedi 19 et dimanche 20 septembre, l’Opéra Orchestre ouvre les portes de l’Opéra Comédie. Les visites sont gratuites, sur inscription en ligne ouverte depuis le 12 septembre à 10 h.

En pratique

Adresse
Opéra Comédie, place de la Comédie, 34000 Montpellier
Portes ouvertes, visites libres
samedi 19 septembre de 9 h 30 à 17 h 30 ; dimanche 20 septembre de 13 h 30 à 17 h 30
Visites guidées
samedi de 10 h à 17 h 30 ; dimanche de 14 h à 18 h
Tarif
gratuit, sur inscription en ligne
Accessibilité
visite guidée avec interprète en langue des signes française le dimanche 20 à 16 h 30, inscription par courriel
Billetterie
place de la Comédie, du mardi au samedi, 10 h – 13 h et 14 h – 18 h ; 04 67 60 19 99
Y aller
tram lignes 1 et 2, arrêt Comédie

Si vous ne pouvez pas ce week-end, la place se visite toute l’année sans billet — et elle reste le point de départ le plus commode pour rejoindre le musée Fabre, le Pavillon populaire ou, d’un coup de tram, Antigone. Nos autres repères du quartier sont rassemblés sur la page Comédie.

Vos questions

Pourquoi dit-on « l’Œuf » pour la place de la Comédie ?

Pour deux raisons liées : la forme ovoïde de la place, et l’expression « faire l’œuf », héritée du XVIIIe siècle, quand on venait y tourner pour se rencontrer et se séduire. Le surnom a survécu à l’usage qui l’avait fait naître.

La statue des Trois Grâces est-elle l’originale ?

Non. Selon l’Office de tourisme de la Métropole, l’originale en marbre se trouve à l’intérieur de l’Opéra Comédie ; celle de la place en est une reproduction. La fontaine, elle, est classée monument historique depuis le 5 décembre 1963.

L’Opéra Comédie est-il inscrit ou classé ?

Classé. L’arrêté du 6 janvier 2025 a classé le théâtre en totalité et s’est substitué à l’arrêté d’inscription du 7 septembre 2020. Beaucoup de pages, y compris institutionnelles, mentionnent encore l’ancien statut.

Peut-on visiter l’Opéra Comédie en dehors des Journées du patrimoine ?

Le bâtiment n’est pas en visite libre permanente : il se découvre en assistant à un spectacle, ou lors des ouvertures exceptionnelles comme celle des 19 et 20 septembre 2026. La billetterie, place de la Comédie, renseigne au 04 67 60 19 99.

Nos sources

Informations vérifiées le 11 septembre 2026 sur les notices PA00103542 et PA34000131 du ministère de la Culture, sur le site de l’Office de tourisme de Montpellier Méditerranée Métropole et sur le site de l’Opéra Orchestre national Montpellier. Une erreur ? Écrivez-nous, on corrige et on le dit.

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